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19 octobre 2005

195.1

Classé dans : A.M., I&M.M, Papa et Maman — In Zikh @ 1:47

Le passé des miens fait aussi partie de mon présent. Je me suis toujours senti étrangement proche des membres de ma famille et de leurs proches amis que je ne connaissais, pour certains, que par ouï-dire, uniquement parce qu’ils étaient de ma famille, et cela me prédisposait favorablement à leur égard ; ce n’est qu’exceptionnellement que, se concrétisant, la rencontre n’ait pas continué à se construire. L’étrange sentiment d’amitié, voire de familiarité, qui m’a lié à Anne, amie de jeunesse de Maman que je n’ai rencontrée qu’après le décès de Maman, en est l’une des manifestations ; ou celui qui me lie à Mollie, et pourtant nous sommes cousins à la mode de Bretagne. Ce rapport quasi-tribal à mes proches n’a pas été exclusif ; au contraire, il m’a aidé à créer des liens d’amitié tout aussi solides et durables avec des personnes rencontrées bien au dehors de ce cercle, auquel il s’est ouvert chaleureusement sans pour autant les étouffer.

Ce passé se manifeste aussi par des objets, pour certains anodins, sans aucune valeur vénale, qui sont pourtant chargés de précieux souvenirs, tel le porte-monnaie de Maman, qui vient de rendre l’âme et que j’ai pu jeter finalement sans regret, m’en étant servi avec grand plaisir ; il a vécu sa vie. Certains portent un témoignage : photos, lettres… ah, l’écriture ! j’y entends la voix de ceux qui avaient tenu la plume ou le stylo ; plus encore, il y a des cassettes sur lesquelles une amie avait enregistré un entretien avec Papa, que je n’ai jamais pu me résigner à écouter, tant je crains d’entendre sa voix résoner autour de moi ; elle est en moi, elle y restera.

Même si mes souvenirs sont si forts, je ne cherche pas à faire revenir les morts. Il n’y a pas de retour.


Les échos de mon passé auraient pu être des boulets qui m’empêcheraient d’avancer, ou, à l’inverse, des racines, de celles qui permettent d’être debout sur des épaules de géant ; dans ce monde qui change avec une vitesse accrue, ce n’est pas tant une nostalgie qu’un point de repère qui permet de ne pas être enlevé dans la bourrasque.

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18 mai 2005

119.1

Classé dans : I&M.M — In Zikh @ 8:18

Cela fait un peu plus d’un mois qu’Isi est mort. J’avais commencé une lettre à l’intention de Mollie, puis je l’avais égarée ; je l’ai retrouvée hier. Je pensais souvent à elle, et voulais lui parler, tout en repoussant le moment de l’appel : je me demande toujours, dans ces cas, ce que je pourrais bien dire à quelqu’un qui a perdu l’être avec lequel il a passé l’essentiel de sa vie. Je me suis finalement contraint à ne pas y penser et je l’ai appelée.

Sa voix était lasse, elle me dit qu’elle n’arrivait plus à dormir, malgré les médicaments, qu’elle commençait ses journées fatiguée et les terminait épuisée, et que, si cela continuait encore une nuit, qu’elle se jetterait par la fenêtre. En rajoutant tout de suite, “mais ça ira”. Avant même de parler d’elle, elle s’enquit avec une attention non feinte de moi, comme toujours.

Elle devait encore faire face à une épreuve : se débarasser de tous ses effets, à lui. Elle me parla de l’émotion qui la saisissait à chaque fois qu’elle voyait un objet, même le plus banal, qui lui rappelait son souvenir et son absence. Je lui dis alors que, quand Papa est mort, c’était moi qui m’en étais chargé pour éviter à Maman d’avoir à les trier tous un par un, ces objets, qui se retrouvaient chargés d’un poids affectif démesuré, et de s’en séparer comme si c’était encore un bout de Papa qui partait avec chacun d’eux. Il fallait que ce soit l’un de ses enfants qui le fasse, et elle me dit que ce serait le cas.

Elle me dit qu’elle était bien entourée, famille et amis lui prodiguant leur présence et leur attention, ce que je savais et qui me rassurait à son égard. Elle finit en disant que maintenant il lui fallait les laisser reprendre leur vie, et qu’elle devait dorénavant reprendre aussi la sienne, de vie ; que cette première année serait sans doute la plus dure, comme toutes les premières choses par lesquelles elle allait passer, et m’assura de son indéfectible amitié.


Il ne suffit pas de tenter d’éviter les écueils de la vie, il faudrait surtout apprendre à se ramasser, après. Et à poursuivre son chemin. Autrement.

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18 avril 2005

96.1

Classé dans : I&M.M, Papa et Maman — In Zikh @ 8:08

Courage et pudeur, deux autres qualités qu’Isi et mon papa partageaient. L’un et l’autre devaient savoir qu’ils allaient mourir mais n’en ont rien laissé voir à leurs plus proches. Ou si peu.

Quand papa a été hospitalisé dans l’hôpital italien spécialisé en oncologie, il a seulement dit que c’était un endroit d’où on ne ressortait plus. Il en est sorti une fois, pour quelques jours, et après y être revenu…

Mollie vient de me raconter au téléphone qu’en janvier Isi s’était recueilli, bien plus longuement que d’habitude, au Mur. Quand il la rejoint, son visage est baigné de larmes. Elle lui en demande la raison, il répond : “j’en prenais congé, je ne Le reverrai plus.” Je venais de les voir, il avait l’air si paisible et souriant. Et pourtant, il savait.


Connaître le jour de sa mort est une épreuve à laquelle peu savent faire face. Quand le voile se déchire et révèle le seuil et l’imminence du passage, comment ne pas être bouleversé, saisi d’effroi, résigné ou révolté ?

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14 avril 2005

88.1

Classé dans : I&M.M, Papa et Maman — In Zikh @ 21:50

Isi est mort avant-hier. Sa fille vient de m’appeler. Je savais depuis dimanche que ce n’était plus qu’une affaire de peu de temps, mais la nouvelle de la disparition d’un être cher, même si cette fin peut être pour lui un soulagement, est un choc, non pas tellement à cause d’une parcelle d’espoir irréaliste, mais par cette rencontre avec l’inéluctable et l’absolu.

En plus, il me rappelait tellement mon papa. Tous deux pourtant si différents, mais tous deux hommes fondamentalement bons (sans mièvrerie), simples (mais pas simplets), droits. Des hommes auprès desquels il faisait bon être, et dont on s’apercevait plus de l’absence que de leur présence, si discrète mais essentielle. La basse continue dans l’harmonie du monde, notes que l’on n’entend que peu mais sans qui l’accord est incomplet. Il l’est devenu encore un peu plus, depuis leurs disparitions.


Avec la mort d’un homme meurt toute la grâce humaine.
- Stésichore d’Himère (640-555)

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10 avril 2005

84.1

Classé dans : D***, I&M.M — In Zikh @ 19:17

Cela fait deux jours que la pensée qu’il fallait que j’appelle ma cousine Mollie pour lui demander des nouvelles de son mari Isi. Malgré les milliers de kilomètres, les multiples degrés de parenté et les années qui nous séparent, nous sommes étonnament proches. Il n’arrive pas que l’un ait appelé l’autre sans que l’autre n’y pensait au même moment.

L’été dernier, il avait été opéré d’une tumeur ; je l’avais appris lors d’un de ces coups de fil, et j’avais suivi ainsi, en pointillés, sa convalescence. Puis je les avais rencontrés en janvier, lui en forme et souriant, égal à lui-même. Tout laissait croire que c’était une affaire du passé.

Mais quelques semaines plus tard, récidive. Le traitement commence, et le sentiment sourd qui surgit en moi d’une issue fatale, cette fois-ci. Même alors, on tente de faire taire ces voix. On ne sait jamais, n’est-ce pas.

Ce n’est que cet après-midi que j’ai pu appeler. à la première syllabe du premier mot qu’a prononcé Mollie, j’ai senti toute sa lassitude, sa tristesse et sa résignation. Elle me dit qu’Isi allait très bien jusqu’à vendredi, et durant ces deux derniers jours, il a commencé à décliner subitement. Le savais-je ?

Les mots sont banals. Que dire à une personne qui sait qu’elle va perdre son compagnon de vie, l’homme qu’elle a aimé durant toutes ces années, qu’elle voit disparaître peu à peu devant ses yeux ? Même “je suis avec toi”, quand on est à des milliers de kilomètres. Ou à côté. à ces moments, on est terriblement seul face à la seule personne avec laquelle on était moins seul.

Après, je suis allé m’occuper de D*** et lui donner un coup de main. Il m’avait appelé, déprimé. Je viens toujours, quand on m’appelle.

En revenant, je me suis souvenu de mon papa dont j’ai vu le corps disparaître peu à peu mangé de l’intérieur par la maladie, corps décharné que j’ai aidé à disposer de mes mains sous la “machine à rayons”, jusqu’aux derniers jours. Oh, ce n’était plus pour le guérir, mais pour lui donner le sentiment que, même aux derniers moments, on ne le laissait pas à son sort. S’en rendait-il seulement compte ?

Après, quand maman et moi, à ses côtés, avons vu son dernier souffle partir, l’avons vu si immobile qu’il en devenait irréel, on aurait pu croire que c’est cette dernière image, gravée à jamais en soi, qui resterait. Et pourtant pas tout à fait : je m’en souviens marchant dans la petite ville, tenant ma petite main dans la sienne, grande et chaude (j’avais 4 ou 5 ans), passant lui d’un côté et moi de l’autre d’un poteau pour l’emmener avec nous (non, il n’est pas venu) ou, lâchant sa main pour courir embrasser un âne qui passait dans la rue (heureusement que maman n’était pas avec nous, elle m’aurait rappelé aux principes d’hygiène auxquels elle tenait tant). J’aime l’âne si doux…

Mollie est une jeune arrière-grand-mère. Elle est bien entourée : de ses soeurs, de ses enfants, de toute la tribu. J’en fais partie, même si je suis loin. Et mon coeur pleure avec le leur.


Plus tard. Quand je vois le voisinnage de ce message, je me demande pourquoi je l’ai écrit ici. Après tout, ce n’est pas le propos, ça n’”intéresse” personne. En ce moment, qu’attendre et de qui ? Les mots de sympathie les mieux sentis sont ceux des proches (ils sont loin), les autres font souvent office de formule et on passe à autre chose. Entre obsèques et obséquieux il y a si peu…

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