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6 juillet 2005

148.3

Classé dans : N.K., Papa et Maman — In Zikh @ 8:50

C’est dans un compartiment de train qui nous emmenait à Venise à l’époque du carnaval que je rencontrai Natacha. Je commençai à faire sa connaissance au cours quelques jours magiques que nous y passâmes ; compagnons de voyage réunis par le hasard, d’un voyage de comité d’entreprise, nous avions tous sympathisé et étions partis à la découverte d’une Venise de rêve tourbillonnant et hors du temps.

Natacha était très réservée, au contraire de Claudine, une de ses collègues, dont j’avais entendu la voix claire retentir joyeusement dans le corridor avant qu’elle n’envahisse, toute souriante, le compartiment où je me trouvais. Pendant les mois qui suivirent ce voyage, je les revis régulièrement, ensemble ou séparément, et tout ce que j’appris à propos de Natacha me venait de Claudine : qu’elle avait été mariée, qu’elle avait des enfants… Elle-même ne m’en disait encore rien ; je voyais bien qu’elle était sur ses gardes, et qu’une grande partie de son énergie allait à maintenir l’image d’une femme encore jeune et dynamique.

Ce n’est qu’au fil des années que j’appris qu’elle était grand-mère, qu’elle tirait le diable par la queue, que sa vie amoureuse était un désastre périodique ; naïve, romantique et intensément tragique comme le sont souvent les russes issus de l’immigration, elle se faisait régulièrement exploiter affectivement et financièrement par des hommes roués et sans scrupules, souvent louches et marginaux.

Passionnée par son métier, elle faisait voir ce qu’on ne savait regarder. J’étais touché par ce personnage balloté comme une barque sur une mer déchaînée, et je l’appelais régulièrement pour lui proposer un déjeuner - ce qu’elle acceptait toujours avec plaisir -, l’inviter à une soirée - sauvage, elle y venait rarement, et s’en enfuyait, comme Cendrillon avant minuit, pour rentrer dans sa banlieue.

Après un apprivoisement long et patient, j’arrivai à lui faire faire connaissance de Maman. Toutes deux originaires du même pays s’y retrouvèrent, et purent ainsi sortir parfois de leur solitude, en commun. Quand Maman mourut, Natacha commença à m’appeler régulièrement, elle qui ne l’avait jamais fait. Elle fut d’ailleurs une des seules personnes à le faire en ce temps-là, et je compris que sa sensibilité comprenait la mienne, même si, jusqu’alors, elle ne l’avait jamais exprimée. Manifestant une présence discrète, elle sut ponctuer avec amitié cette période de deuil. Quand j’en sortis, nous reprîmes nos habitudes antérieures.

Bien plus tard, il m’est arrivé d’avoir d’autres périodes où ma capacité à aller vers les autres se trouvait réduite pour des causes bien réelles, et où j’aurais apprécié des gestes tels que ceux qu’elle avait faits. Mais elle n’en était plus capable.


à l’”aide-toi, le ciel t’aidera”, je préfère le “aide les autres, ils t’aideront aussi”. Parfois. Mais je n’ai pas renoncé.

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