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16 mai 2005

116.1

Classé dans : B.J. — In Zikh @ 8:23

J’avais tourné longtemps avant d’entrer, le coeur battant, dans la salle où avait lieu la réunion du groupe d’étudiants gays. Le soulagement d’avoir enfin fait le pas mitigeait mon appréhension et ma timidité qui n’était pas loin d’être maladive, mais que je savais, au moins, cacher, à défaut de pouvoir la dominer. Me connaissant à cet égard, je me demandais comment je pourrais bien y aborder l’une ou l’autre personne qui s’y trouvait. Heureusement que dans ce pays-là - je le savais au fond de moi - les gens sont accueillants envers les nouveaux venus. Bientôt, je fus en train de discuter avec Bruce.

Dans cette petite ville estudiantine, nous n’habitions pas loin l’un de l’autre, et nous voyions régulièrement, nous embarquant dans de longues discussions sur les sujets qui nous intéressaient, voire nous passionnaient. Bien qu’il étudiât une discipline scientifique, il faisait partie de la troupe d’amateurs de danse contemporaine de l’université, et c’est ainsi que je découvris ce domaine qui m’a procuré depuis des plaisirs incontestés. à cette époque, j’avais vu un très beau documentaire qui présentait sept chorégraphes américains contemporains, et j’avais été transporté ; maintenant, je pouvais assister à des spectacles vivants qui n’étaient pas sans rappeler ce que j’avais vu à l’écran du travail de Lucinda Childs : une broderie polyphonique et harmonieuse de lignes courbes qui s’entrelaçaient subtilement. Et Bruce y dansait.

Plus petit que moi (c’est ainsi qu’il se présente à mon souvenir, bien que je constatai des années plus tard qu’il ne l’était pas tellement), il avait une démarche souple qui n’avait rien d’efféminée, ce qui m’aurait probablement détourné de lui. Un dimanche que je venais le chercher pour une ballade, je le trouvai sortant à peine de la douche sans ses lunettes : bien que drapé dans un peignoir il semblait nu, et ses grands yeux bleux un peu étonnés et malicieux me ravirent. J’étais si ému que j’avais du mal à parler sans bafouiller. J’aurais tant aimé le prendre dans mes bras et l’embrasser.

Plus tard, je lui envoyai un recueil illustré d’un florilège de mes poèmes favoris, chacun une déclaration d’amour que je n’osais dire avec mes mots. Sa réponse fut brève et efficace, et nous ne nous revîmes plus.

Des années plus tard et en un autre pays, je pus enfin voir un spectacle chorégraphié par Lucinda Childs ; en attendant qu’il commence, je feuilletais les notes de programme quand mes yeux tombèrent avec stupéfaction sur les noms des danseurs de la troupe : celui de Bruce y figurait. C’était un nom assez commun, mais tout de même… la coïncidence était pour le moins étrange. à la fin de ce spectacle, durant lequel j’avais scruté les visages des danseurs pensant l’y voir dans l’un ou dans l’autre, j’allai vers la sortie des artistes. Ne sachant si je le reconnaitrais, je m’adressai au premier danseur qui sortit, et celui-ci me répondit que Bruce allait arriver et que je le reconnaîtrais facilement, en ajoutant ” il est si beau…! “, ce qui ne manqua pas de faire battre mon coeur un peu plus vite.

Il sortit enfin. Je sus que c’était lui, mais il était bien plus grand et élancé que je m’en souvenais, et curieusement, je ne retrouvai pas cette forme harmonieuse qui m’avait tant ravi alors. Son regard stupéfait indiqua bien qu’il m’avait reconnu. Nous échangeâmes quelques mots poliment, comme deux étrangers qui se croiseraient près d’un buffet. Même si je souriais, j’avais le coeur serré. Je lui donnai mes coordonnées, car je savais que la troupe reviendrait.

Il ne m’a pas contacté, ce que je pressentais même si j’avais espéré le contraire. Depuis, il m’est arrivé de chercher son nom sur l’internet, mais il n’en reste aucune trace, si ce n’est dans la liste des anciens élèves de l’université. Comme s’il avait disparu de la face de la terre.


J’ai longtemps vécu avec ce relent d’adolescence romantique et le sentiment frustré d’un paradis perdu dont j’avais pu apercevoir, par une porte entrouverte et sitôt refermée, un jardin ravissant dans lequel j’aurais voulu errer et dans lequel je n’étais même pas entré. Cette vision nostalgique m’a empêché de voir alors le paysage que j’appris à apprécier après, celui de la vie telle qu’elle est, et qui s’avera bien plus beau que celui dont j’avais révé.

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