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2 mai 2005

111.1

Classé dans : P.G. — In Zikh @ 6:50

Quelque huit années plus tard, je recroisai Philippe. Je fus tout de suite sur mes gardes : je me souvenais comme notre courte relation s’était délitée dans la montée imperceptible de l’aigreur, comme des relents d’une digestion mal accomplie. Il n’y avait pas eu de causes tangibles, ou du moins je n’en avais pas trouvé ; mais je devenais de plus en plus agacé par une sorte de regard qui semblait toujours mettre tout en cause, par un scepticisme infondé et croissant. Notre dernière rencontre avait été franchement déplaisante.

Mais huit années étaient passées, et je n’y pensais plus avec le pincement d’alors, celui de l’échec d’une relation, surtout lorsqu’il ne m’est pas dû. Pas bien fort, ce pincement, la relation n’avait que peu duré. J’étais curieux de le revoir, en fait. Sans plus.

Il ne semblait pas avoir changé, physiquement : je fus, comme alors, ému lorsque je le vis. Par son sourire naïf, par son regard sérieux, par son corps bien proportionné, par cette juste mesure de sensualité féline qui éveille la mienne et l’exacerbe délicieusement. Très rapidement s’instaura une tendresse retrouvée, et les élans qui nous poussèrent l’un vers l’autre dépassaient de loin ceux que nous avions connus avant et qui m’avaient, il faut le dire, laissé sur ma faim.

Il semblait avoir changé, mentalement : attentif, avec sérieux et parfois avec une dose d’humour. Etait-ce simplement les années passées, avait-il mûri ? Je n’en savais rien, mais j’en étais tout étonné et content. Mon coeur se remettait à battre parfois la chamade à la pensée qu’enfin j’allais sortir du désert affectif de ces derniers temps, qui n’avait été meublé que d’oasis bien piteux.

Nous nous voyions plusieurs fois par semaine, parlions de tout et de rien, dînions puis tombions dans les bras l’un de l’autre. L’immense tendresse renfermée en moi trouvait enfin celui qu’il lui fallait pour s’exprimer, et il semblait qu’il en était de même en retour. Nos sensualités se correspondaient si bien. Après, las, nous nous endormions dans les bras l’un de l’autre. Les petits déjeuners le lendemain scellaient ces nuits splendides, et je partais regaillardi.

Avec les mois qui passaient, je commençais à ressentir une gêne, d’abord diffuse, puis croissante, de plus en plus concrète ; avec le temps, je percevais plus clairement dans son attitude une sorte d’indifférence qui obnubilait tout : tout échange entre nous, quel qu’en fût le sujet, se terminait sur un “mais ça n’a pas d’importance”. Je me rendis compte que rien n’en avait réellement, à ses yeux. Il n’était pas que blasé, il semblait, finalement, ne rien ressentir (ou alors se protéger de ressentir) - et je ne parle pas que de sentiments amoureux à mon égard ni de ce qui aurait pu être une lassitude de notre relation, mais à celui de tout ce qui concernait sa vie, comme si elle ne le concernait pas, justement ; au fond, il n’était pas touché, ni pas les hommes, ni par les choses, ni par les événements. Il y passait, comme étranger à tout.

Un beau jour il ne me rappela plus.


Si je n’aime pas l’hystérisation du rapport au monde, je n’en supporte pas non plus l’opposé, l’indifférence : comment peut-on ne jamais être touché, ému, attendri, en colère, heureux, dégoûté, affecté ou enchanté ? Ceux-là sont mutilés du coeur. De ce que je savais de son histoire personnelle, il n’avait rien subi quil l’aurait fait se refermer dans une carapace protectrice. Il avait dû naître ainsi, et n’avait jamais brisé les cangues qui le liaient. Etait-ce la raison pour laquelle il avait choisi le métier de psychologue ?

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