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13 novembre 2005

207.1

Classé dans : D***, G.C., L.B. — In Zikh @ 22:12

Ce qui m’avait incité à engager la conversation électronique avec Laurent, malgré la distance affichée de son lieu de résidence, c’était le titre de son annonce, “ne cherche qu’a discuter” (ou quelque chose dans le genre). Dès ses premiers messages, il m’informa qu’il avait le sida. C’était l’époque où ceux qui portaient le virus étaient considérés comme des pestiférés, et en mouraient en moins de deux ans. L’émotion me saisit alors et j’engageai la conversation. Il avait surtout besoin d’être écouté, et je savais déjà le faire, plus ou moins bien.

Il m’apparut rapidement que c’était un homme assez exceptionnel. Jeune médecin, il avait dû arrêter de pratiquer lorsque la maladie s’était déclarée. Il lui faisait face avec détermination, le regard tourné vers le futur, toujours un peu au-delà du réalisme pragmatique. Son état ne l’empêchait pas d’être aussi ouvert au monde et aux autres, ce qui est aussi remarquable : il aurait été naturel qu’il concentre toute son énergie pour survive.

Il me raconta qu’il devait venir prochainement pour suivre un traitement expérimental. Je lui demandai s’il avait des proches en ville, et quand il répondit par la négative, je lui proposai de m’appeler s’il souhaitait que je lui rende visite. Quand il le fit, je me renseignai sur cette maladie dont je ne savais rien, même pas si je pouvais lui serrer la main… Je fus saisi quand je le vis - je ne l’avais jamais vu “avant” - visage décharné et barbu, les stigmates du sarcome de Kaposi au corps ; et quel environnement ! d’autres malades, atteints pour certains d’encéphalopathies, une vision dantesque. Nous sortîmes dans les jardins de l’hôpital et commençames à faire connaissance, bavardant à bâtons rompus. Je le regardais “normalement”, je parlais “normalement”, je souriais “normalement”. Dans la rue, en partant, je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Je le vis ainsi tous les jours, jusqu’à son retour chez lui.

Nous continuâmes à correspondre et à nous parler. Lors de mes déplacements, je lui envoyais des cartes postales, et il répondait que je le faisais ainsi voyager. Il me parlait de ses occupations et secondairement de sa santé, qui s’améliorait d’une façon qui ne manquait pas d’étonner les médecins - un article a été publié dans la presse médicale de l’époque sur son cas, qui défiait ce qu’on savait alors. Et tout avec une humeur égale, de l’espoir - non pas qu’il guérirait, il savait que c’était impossible, mais qu’il vivrait encore et encore -, du courage. Je l’ai revu plusieurs fois (et l’ai même hébergé une ou deux fois) lors de ses passages médicaux ici. Il était devenu méconnaissable : vigoureux, comme en pleine santé.

Pendant ces huit années, il eut des hauts et des bas, auxquels il faisait face avec une sorte de fatalisme joyeux. Un jour, je reçus une lettre dans laquelle il m’annonçait une nouvelle rechute. Au ton de la lettre, je compris que ce serait probablement la dernière, et qu’il fallait que je me dépêche d’aller le voir. D*** m’y emmena. Laurent n’était plus que peau et os, épuisé. Et malgré tout, il n’était pas abattu. Ce devait être sa croyance qui le portait, encore plus maintenant qu’avant, mais si intérieure qu’elle ne transpirait que par son attitude lumineuse.

Trois semaines plus tard, je reçus un faire-part de décès.


Laurent et Guy, deux hommes accablés par un destin implacable à l’issue certaine, pour lui faire face avec courage. Je suis privilégié d’en avoir fait la connaissance. C’est en souvenir du premier que je créai le premier site web d’information en français sur le sida.

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