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29 avril 2005

106.3

Classé dans : D*** — In Zikh @ 20:42

Nous venons de nous parler. Depuis que nous nous sommes rencontrés, il y a bien longtemps, nous avons rarement passé une journée sans nous parler ; quand nous vivions ensemble, naturellement. Mais aussi avant, et heureusement après. Dès que j’entends sa voix, je sais tout de lui sans qu’il n’ait rien à dire : comment il va, s’il est triste ou joyeux, s’il va bien ou non, s’il a quelqu’un qui occupe son coeur, si le bureau le préoccupe. Et pourtant, nous sommes si différents.


La forme la plus sublime de l’amour de l’autre est son respect absolu. C’est la forme la plus difficile certainement : là où on fait abstraction de soi et de ses besoins, de ses désirs et de ses sentiments personnels. Alors, quand elle s’accorde avec le sentiment réciproque venant de celui qu’on aime ainsi et qui vous aime ainsi, cela donne un couple rare : deux personnes liées non pas parce qu’une retient l’autre, mais parce qu’elle la laisse libre de venir à soi et de se lier de plein gré.

Quand elle ne trouve pas son répondant, ou qu’il ne se matérialise pas, ou plus, comme on l’aurait voulu… si c’est un amour réel, eh bien cet amour peut continuer à exister, sans rancoeur, sans rancune : dans le respect du choix de l’autre. Et du coup, dans le respect de soi, parce que c’est le plus beau don qu’on puisse faire.

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106.2

Classé dans : J&H.K., O.Z. — In Zikh @ 20:04

Derrière son rire qui me fait fondre, derrière ce sourire aussi clair que son regard, derrière cette poignée franche et cordiale, l’allure droite et énergique, je commence à percevoir un être têtu : il revient à des étapes passées à peine la veille, il n’accepte pas que les choix puissent être faits par ceux qui en sont responsables non pas par un fait d’autorité, mais par le savoir théorique et l’expérience pratique dont ils ont fait preuve. Ce dont il est convaincu est pour lui une évidence qui ne mérite pas d’explication ou de justification, tandis qu’il n’entend pas les arguments qu’on lui présente. Il remet toujours tout en cause ; sans bouger, inamovible même, comme si rien n’avait été dit ou fait. Il demande encore et toujours que l’on réfléchisse, tandis que lui ne le fait pas. Comme s’il savait tout, n’avait rien à apprendre ni à accepter. Il n’acceptera pas face à l’inéluctable, il cherchera à monter les uns contre les autres. Si, finalement, on lui imposera une ligne de conduite, il fera tout pour échouer. Et son rire ne me donne plus aucune envie.


Derrière l’entêtement, j’ai trop souvent perçu de la bêtise. Et je ne la supporte pas : les êtres ainsi bornés me font me refermer comme une huitre, retirer ma confiance, me résoudre à ne plus tenter d’expliquer ce qui n’ira que dans l’oreille d’un sourd.

Il n’y a que Jacob, avec lequel j’avais travaillé il y a bien longtemps, qui était entêté, mais qui savait se rendre à la raison, quand aucun argument ne fonctionnait plus. Sans rancune, sans aigreur. Nous sommes devenus amis. Lui, sa femme et maintenant ses enfants, sont parmi les plus proches que j’ai.

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106.1

Classé dans : M.P., O.Z. — In Zikh @ 7:36

Parfois, quand il rit, j’ai envie de l’embrasser.


Il me rappelle Martin, cela faisait longtemps que je n’avais pensé à lui. C’était une semaine avant la fin de son stage et son retour au Canada : il me proposa d’aller prendre un pot. J’étais tombé sous son charme - l’accent et sa façon de parler un tantinet désuette, son regard et son maintien, entre chat et ours -, mais je m’étais bien gardé d’en montrer quoi que ce soit. Nous parlâmes de tout et de rien ; pas tout à fait de rien, dans mon cas : tout en gardant ma réserve, je parlai aussi, à mots couverts, de moi.

Durant les tous derniers jours de son séjour, notre contact au quotidien fut plus informel et détendu, cela faisait d’ailleurs un moment qu’il ne me donnait plus du Monsieur (qui n’était pas sans me rappeler le baise-main que mon cousin d’Espagne, encore enfant, faisait avec rigueur et élégance aux dames de son entourage) et était passé au tutoiement “comme tout le monde”. Sans pour autant perdre son accent ensorceleur.

Après, nous restâmes en contact par courriel, de temps à autre. Il me parlait de sa vie en général, professionnelle et privée, de son colocataire. Bien qu’à des milliers de kilomètres de distance, j’entendais sa voix en lisant ses messages, et me demandais, avec une certaine nostalgie, si…

Un an plus tard, il revint en France rendre visite aux amis qu’il s’y était faits. Je me faisais une fête de le revoir, et de lui montrer l’appartement que je venais d’acheter et dans lequel j’entrerais quelques mois plus tard. Dans l’ascenseur qui nous y menait, il se tourna vers moi et m’embrassa en m’enlaçant dans ses bras. C’est alors que tout a commencé.

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23 avril 2005

99.2

Classé dans : O.Z. — In Zikh @ 14:14

Une poignée franche et cordiale, qu’il fait plaisir serrer, un sourire aussi clair que le regard que lancent ses yeux en amande (il n’est pas asiatique, pourtant). Il possède une voix bien posée, et il n’a rien d’un poseur. Son allure est droite et énergique, mais pas brutale. Il va de l’avant, mais ne se précipite pas, il est attentif. Bien construit. Intelligent, sans doute. Persévérant, certainement : je le vois parfois, devant un de ces écueils inévitables, le visage perplexe, frustré ou défait, mais il continue ; il essaie autrement, il s’accroche, il contourne. Naïf, ou innocent du moins, sans une once de malice : quand, pince-sans-rire, on lui sort une énormité sans méchanceté aucune, il marche à fond, tout étonné ; puis quand on la démonte, il éclate de rire, de bon coeur et sans rancune. Ce n’est pas un charmeur : c’est quelqu’un qui a du charme. Il s’entend si bien avec les autres, comment pourrait-il en être autrement ?


Il y avait deux candidats. L’autre, très sûr de lui, a déjà sa carrière tracée devant lui, nous n’aurions été qu’une étape ou un marche-pied, tandis que celui-ci exprimait l’intérêt et l’envie qu’il avait de venir chez nous, sans calcul. Comment ne pas le comprendre ? C’est ce qui m’avait fait venir, alors ; je n’avais même pas discuté du salaire (et pourtant je sais maintenant qu’il était bien en deçà de ce que j’aurais pu avoir ailleurs, mais je ne voulais aller que là) et je ne l’ai jamais regretté. En sortant, il me demande avec réserve mais tout aussi franchement : “faites que je vienne”. J’ai voulu que ma décision soit raisonnable, j’en ai discuté avec les autres. J’ai voulu que le choix se fasse à l’unanimité et sans regret : il s’est fait ainsi.

Nous travaillons souvent ensemble, la tâche est immense, et ce qu’il doit accomplir d’autant plus difficile qu’il arrive dans le paysage de désastre laissé par son prédécesseur menant de façon inéluctable par des chemins inextricables vers des impasses. Je suis ce qu’il fait, l’aide à se réorienter quand il le faut, lui offre mon expérience sans pour autant le brider. Nous avons fait récemment le point. Je lui ai dit franchement ce que je pensais, il m’a répondu de même. Il est content. Je le suis aussi, pour lui, pour moi, pour nous tous.

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21 avril 2005

99.1

Classé dans : ...autres — In Zikh @ 7:04

Ecologie de la cité virtuelle.


Quand on prend la décision parfois difficile d’écrire avec son sang sur les murs de la ville, c’est qu’on pense que quelqu’un lira. Quand on marche dans la rue en criant doucement du fond de ses tripes, c’est qu’on espère qu’une oreille entendra. Quand on laisse son cahier intime ouvert, c’est qu’on attend qu’une main y écrira. Je ne parle que de ceux qui meublent mon coeur, des accidents de la vie qui les touchent et donc qui me touchent, je n’ai pas critiqué, je n’ai pas blessé ni ricané, et pourtant j’ai récolté, bien pire que le silence que j’aurais pu alors croire sympathique et discret ou signe d’une indifférence neutre, le mépris cinglant, ce qui m’a fait effacer tout ce que j’avais écrit ; puis comme Sisyphe, j’ai repris. Au-delà de l’avidité du lecteur pour le bon mot ou le détail croustillant, j’ai trouvé ici une cruauté si gratuite qu’elle en est effrayante, une propension délectable à choisir le mot qui tue et qui révèle mieux que de longues circonlocutions une vérité intérieure bien noire : que sont ces commentateurs dans la cité ? Dans cette arène, le public n’est plus que spectateur, il participe activement à la mise à mort. Là où il n’y a plus de refoulé, on baigne dans l’horreur. Pourquoi continuer alors ? Parce que les amis, les proches, ceux qui savent vraiment regarder et écouter, en silence ou non, c’est une chose inestimable, et parce que les inconnus au visage souriant et amical qu’on croise en traversant la vi(ll)e c’en est une autre, tout aussi nécessaire. Parce qu’ici comme ailleurs il ne faut pas laisser ce paysage de désastre tout envahir, ni la désertification affective s’imposer, en dépit de tout.

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18 avril 2005

96.2

Classé dans : Ida — In Zikh @ 21:58

Ida a été déportée à Auschwitz à l’âge de 14 ans, dénoncée par des voisins. Quand j’ai fait sa connaissance, c’était déjà une dame d’un certain âge, vive et pétillante, gouailleuse et ouverte sur le monde et les gens, et passionnée par la transmission. Sans haine ni rancoeur. Pour que nous sachions. Pour que.

Quand elle m’apprend, il y a quelques mois, le cancer qui la ronge, elle ajoute: “les nazis ne m’ont pas eue, ce n’est pas la maladie qui m’aura”. Ce soir, quand je l’ai appelée, elle avait une voix fatiguée, mais toujours combative contre cet ennemi qui se fait moins sournois. Nous faisons des plans pour l’année prochaine.

Plus tard dans la soirée, comme par un de ces hasards qui parsèment ma route, je la verrai dans le bouleversant film documentaire “Les Survivants” de Patrick Rotman diffusé sur France 3. Une grande dame. Une grande âme.


Il y en a qui se complaisent dans leur malheur, leur besoin de consolation semble impossible à rassasier. Non pas que le malheur ne soit hélas bien réel, mais, tournés sur eux-mêmes, ils sont en demande permanente. C’est aussi parmi eux qu’on trouve ceux qui montreront la pire ingratitude, après. Comme l’a fait Évelyne, que j’avais tellement aidée. La reconnaissance n’est pas leur affaire, la réciprocité encore moins. Ida, elle et tant d’autres, sont d’une autre trempe.

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96.1

Classé dans : I&M.M, Papa et Maman — In Zikh @ 8:08

Courage et pudeur, deux autres qualités qu’Isi et mon papa partageaient. L’un et l’autre devaient savoir qu’ils allaient mourir mais n’en ont rien laissé voir à leurs plus proches. Ou si peu.

Quand papa a été hospitalisé dans l’hôpital italien spécialisé en oncologie, il a seulement dit que c’était un endroit d’où on ne ressortait plus. Il en est sorti une fois, pour quelques jours, et après y être revenu…

Mollie vient de me raconter au téléphone qu’en janvier Isi s’était recueilli, bien plus longuement que d’habitude, au Mur. Quand il la rejoint, son visage est baigné de larmes. Elle lui en demande la raison, il répond : “j’en prenais congé, je ne Le reverrai plus.” Je venais de les voir, il avait l’air si paisible et souriant. Et pourtant, il savait.


Connaître le jour de sa mort est une épreuve à laquelle peu savent faire face. Quand le voile se déchire et révèle le seuil et l’imminence du passage, comment ne pas être bouleversé, saisi d’effroi, résigné ou révolté ?

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14 avril 2005

88.1

Classé dans : I&M.M, Papa et Maman — In Zikh @ 21:50

Isi est mort avant-hier. Sa fille vient de m’appeler. Je savais depuis dimanche que ce n’était plus qu’une affaire de peu de temps, mais la nouvelle de la disparition d’un être cher, même si cette fin peut être pour lui un soulagement, est un choc, non pas tellement à cause d’une parcelle d’espoir irréaliste, mais par cette rencontre avec l’inéluctable et l’absolu.

En plus, il me rappelait tellement mon papa. Tous deux pourtant si différents, mais tous deux hommes fondamentalement bons (sans mièvrerie), simples (mais pas simplets), droits. Des hommes auprès desquels il faisait bon être, et dont on s’apercevait plus de l’absence que de leur présence, si discrète mais essentielle. La basse continue dans l’harmonie du monde, notes que l’on n’entend que peu mais sans qui l’accord est incomplet. Il l’est devenu encore un peu plus, depuis leurs disparitions.


Avec la mort d’un homme meurt toute la grâce humaine.
- Stésichore d’Himère (640-555)

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13 avril 2005

87.1

Classé dans : D***, E.R. — In Zikh @ 8:19

Il y a ceux qui écoutent et ceux qui parlent.
Il y a ceux qui donnent et ceux qui reçoivent.
Il y a ceux qui aident et ceux qui se font aider.
Il y a ceux qui rassurent et ceux qui ont peur.
Il y a ceux qui consolent et ceux qui pleurent.

Il faut de tout pour faire un monde, mais c’est parfois difficile d’y vivre.


Je me suis souvent trouvé dans la situation de celui qui écoute, qui aide ou qui console. Plus le temps passe, plus je suis frappé de la très rare réciprocité de la part de ceux qui ont trouvé mon oreille, ma main ou mon épaule. à en croire qu’ils en sont incapables. Faute de coeur ?

Je pense à Évelyne, que j’ai aidée dans ses deuils et dans ses maladies, et qui m’a jeté de façon méprisante quand tout est mieux allé pour elle. Je pense à D*** que j’ai soutenu dans ses nombreuses crises et qui n’a jamais su écouter ni manifester de l’empathie.

Heureusement qu’il y a Françoise. C’est une des seules personnes avec lesquelles il y a une écoute mutuelle, une sympathie rare. Et pourtant à d’autres égards nous sommes si différents.

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10 avril 2005

84.1

Classé dans : D***, I&M.M — In Zikh @ 19:17

Cela fait deux jours que la pensée qu’il fallait que j’appelle ma cousine Mollie pour lui demander des nouvelles de son mari Isi. Malgré les milliers de kilomètres, les multiples degrés de parenté et les années qui nous séparent, nous sommes étonnament proches. Il n’arrive pas que l’un ait appelé l’autre sans que l’autre n’y pensait au même moment.

L’été dernier, il avait été opéré d’une tumeur ; je l’avais appris lors d’un de ces coups de fil, et j’avais suivi ainsi, en pointillés, sa convalescence. Puis je les avais rencontrés en janvier, lui en forme et souriant, égal à lui-même. Tout laissait croire que c’était une affaire du passé.

Mais quelques semaines plus tard, récidive. Le traitement commence, et le sentiment sourd qui surgit en moi d’une issue fatale, cette fois-ci. Même alors, on tente de faire taire ces voix. On ne sait jamais, n’est-ce pas.

Ce n’est que cet après-midi que j’ai pu appeler. à la première syllabe du premier mot qu’a prononcé Mollie, j’ai senti toute sa lassitude, sa tristesse et sa résignation. Elle me dit qu’Isi allait très bien jusqu’à vendredi, et durant ces deux derniers jours, il a commencé à décliner subitement. Le savais-je ?

Les mots sont banals. Que dire à une personne qui sait qu’elle va perdre son compagnon de vie, l’homme qu’elle a aimé durant toutes ces années, qu’elle voit disparaître peu à peu devant ses yeux ? Même “je suis avec toi”, quand on est à des milliers de kilomètres. Ou à côté. à ces moments, on est terriblement seul face à la seule personne avec laquelle on était moins seul.

Après, je suis allé m’occuper de D*** et lui donner un coup de main. Il m’avait appelé, déprimé. Je viens toujours, quand on m’appelle.

En revenant, je me suis souvenu de mon papa dont j’ai vu le corps disparaître peu à peu mangé de l’intérieur par la maladie, corps décharné que j’ai aidé à disposer de mes mains sous la “machine à rayons”, jusqu’aux derniers jours. Oh, ce n’était plus pour le guérir, mais pour lui donner le sentiment que, même aux derniers moments, on ne le laissait pas à son sort. S’en rendait-il seulement compte ?

Après, quand maman et moi, à ses côtés, avons vu son dernier souffle partir, l’avons vu si immobile qu’il en devenait irréel, on aurait pu croire que c’est cette dernière image, gravée à jamais en soi, qui resterait. Et pourtant pas tout à fait : je m’en souviens marchant dans la petite ville, tenant ma petite main dans la sienne, grande et chaude (j’avais 4 ou 5 ans), passant lui d’un côté et moi de l’autre d’un poteau pour l’emmener avec nous (non, il n’est pas venu) ou, lâchant sa main pour courir embrasser un âne qui passait dans la rue (heureusement que maman n’était pas avec nous, elle m’aurait rappelé aux principes d’hygiène auxquels elle tenait tant). J’aime l’âne si doux…

Mollie est une jeune arrière-grand-mère. Elle est bien entourée : de ses soeurs, de ses enfants, de toute la tribu. J’en fais partie, même si je suis loin. Et mon coeur pleure avec le leur.


Plus tard. Quand je vois le voisinnage de ce message, je me demande pourquoi je l’ai écrit ici. Après tout, ce n’est pas le propos, ça n’”intéresse” personne. En ce moment, qu’attendre et de qui ? Les mots de sympathie les mieux sentis sont ceux des proches (ils sont loin), les autres font souvent office de formule et on passe à autre chose. Entre obsèques et obséquieux il y a si peu…

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