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30 août 2005

169.1

Classé dans : ...autres — In Zikh @ 8:23

Mr. Kroch était haut comme trois pommes, et semblait, à l’adolescent que j’étais, “très vieux”. Il devait d’ailleurs l’être, non pas tant d’après son physique (il avait été scout, et célèbre, d’ailleurs), mais sa politesse surannée et les tournures de phrases désuettes qu’il employait étaient d’un âge révolu, ce qui n’empêchait pas ce Mr Chips, d’une vivacité d’esprit et d’une intelligence rare, de tenir au calme une classe qui ne demandait qu’à se déchaîner sans pour autant la dominer : on ne le craignait pas, on le respectait.

Il enseignait les mathématiques, et je me souviens surtout de ses cours de géométrie ; là aussi, son enseignement devait remonter à un lointain passé qui développait certaines facultés mentales essentielles en apprenant à regarder, puis à analyser et à reproduire, puis à abstraire. Qui, autre qu’un architecte ou un ingénieur - et qui plus est bien avant le bac - étudie encore l’axionométrie, la géométrie projective - dont la connaissance devient tout aussi inutile que celle de la table de multiplication ou de l’orthographe, avec la puissance croissante des ordinateurs ? Il nous enseignait des méthodes de calcul et de dessin, fruits de plus de mille ans d’expérience, depuis Euclide à Désargues, Pascal ou Monge, passées maintenant à la trappe avec l’arrivée des mathématiques modernes. Si leur enseignement faillit tellement à ses finalités, c’est qu’il néglige les bases - la réalité - avant de passer au niveau d’abstraction supérieur. Il en va de même, d’ailleurs, pour l’algèbre, où souvent on aborde groupes et corps avant d’avoir maîtrisé (technique) et intégré (intuition) les polynômes. Cela me fait penser à certains ministres des finances qui ne connaissent pas le prix d’un ticket de métro.


Ce n’est que maintenant que je réalise à quel point Mr Kroch a conditionné mon regard - ou plutôt l’a élargi et enrichi, lui donnant une étrange profondeur -, non pas seulement sur le monde physique, mais sur le temps. Si je peux dessiner à la main levée une vue tridimensionnelle d’un objet, d’un meuble ou d’un espace imaginé en vue de le faire réaliser, c’est grâce à lui. Mais je constate aussi que mon regard sur les personnes et les événements qui jalonnent ma vie participe de ce genre d’approche ; rapprochements, superpositions, mises en perspective… Et il en émerge alors une autre vision que celle que j’en ai lorsque je ne regarde que l’immédiat ou une succession purement linéaire..

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28 août 2005

167.1

Classé dans : ...autres — In Zikh @ 8:56

Patrick avait dit qu’on se verrait dimanche, et qu’il appellerait. Il ne l’a pas fait de la journée. Quand il m’a aperçu, quelques jours plus tard, il ne m’a pas adressé la parole.

Marc m’avait proposé de voir ensemble un spectacle lundi. Ce matin-là, il m’envoie un message me disant qu’il est trop fatigué pour sortir. J’apprends plus tard qu’il y est allé.

Armide devait venir mardi à 22h. Il ne l’a pas fait. Quant à mercredi, n’en parlons pas.

Nicolas devait m’appeler jeudi à 20h pour prendre un pot. Quand je lui ai demandé, bien plus tard, pourquoi il ne l’avait pas fait, il m’a dit qu’il avait oublié mon numéro chez lui. Mais il ne m’avait pas appelé en rentrant ni plus tard.

Jean m’avait assuré qu’on dînerait vendredi et qu’il ne changerait pas encore une fois d’avis au dernier moment. Ce soir-là, il m’informe qu’il ira finalement participer à une soirée qui vient de s’organiser.


Même si ces jours ne faisaient pas tous partie de la même semaine, même si ces prénoms sont, pour certains, fictifs, ces situations ne le sont pas. Dans aucune d’entre elles ce n’était moi qui avais proposé le rendez-vous ; je pensais donc, assez naïvement sans doute, que l’envie de se voir était mutuelle. Elle l’a peut-être été pour eux, mais uniquement au moment où la pensée leur était passée par les lèvres. Elle n’aura été qu’un bruit sans écho.

Quand on vit ainsi dans le moment, on est incapable de considérer l’autre dans son immanence.

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20 août 2005

157.1

Classé dans : ...autres, J.V. — In Zikh @ 8:42

Je suis émerveillé quand je pense à la qualité de mes plus proches amis ; une douce chaleur m’envahit alors, un sentiment profond de tendresse me fait monter les larmes aux yeux : comment nous sommes-nous reconnus, qu’est-ce que j’ai fait pour les mériter, quel est le secret d’un tel miracle ?

S’il n’y a probablement pas de réponse à aucune de ces questions (et après tout, tant mieux : à trop questionner un miracle on n’arrive plus à le vivre, à trop se concentrer sur les rouages du moteur on ne voit plus la route), il y a un facteur étrange qui me semble y avoir contribué : l’intuition. Je m’aperçois, en réfléchissant aux rencontres personnelles ou professionnelles qui ont compté et dont je garde un souvenir clair, qu’elles se soient développées en amitié ou inimitié, qu’il y avait eu, dès le départ, des petites voix (comme celles d’un autre moi-même très, trop, discret) que trop souvent je n’ai pas écoutées qui semblaient m’en dire le devenir, et qui ne se sont jamais trompées. Je n’invente pas ici un passé inexistant et ce n’est pas un fantasme de mon imagination : je me souviens de ce que j’ai ressenti à la première rencontre avec D***, il y a si longtemps, jour qui a changé le cours de ma vie ; j’ai parlé ici des petites voix qui m’ont prévenu quand j’ai croisé Jean.

C’est lorsque cette intuition semblait me mettre sur mes gardes qu’il m’est arrivé de ne pas l’écouter, pensant que c’étaient mes préjugés qui remontaient à la surface : ça aura été le cas pour Stéphan, dont j’avais assisté à l’entretien d’embauche, et qui, objectivement, avait tous les atouts pour réussir. Je me souviens du sentiment - fort - de dégoût inexpliqué que j’avais ressenti puis refoulé consciemment. Un an plus tard, il partait, chassé, par le mépris de tous à son attitude veule et perverse à l’égard de personnes dignes de respect. C’est le cas pour Didier, que j’ai pris pour un stage malgré le sentiment de gène étrange que j’avais perçu lors de notre première rencontre ; ce stage a échoué, et ce n’est pas ce sentiment qui aurait conditionné une quelconque attitude de ma part ayant contribué à cet échec : son superviseur a confirmé point par point mon impression maintenant claire sur son inadéquation.

Quant à Jean-Charles, la lecture de ses écrits, qui ne manquaient pas de m’intéresser pour les sujets qu’il y abordait, me procurait une impression qui m’a fait plus me méfier de moi-même que de lui : après tout, son métier si honorable qu’il ne manquait pas de louer, ses origines qui avaient rendu son parcours d’autant plus digne d’admiration, le combat qu’il disait mener contre les rejets malheureusement si naturels dans la société des hommes, tout ceci ne pouvait pas ne pas attirer l’admiration. Et pourtant. Je croyais y voir aussi un orgueil démesuré, un pervers à l’affut de la chair (très) fraiche, un manipulateur sans scrupules disposé à utiliser tous les moyens pour arriver à ses fins, aussi louables auraient-elles pu paraître, tels ceux qui peuvent transformer toute grande cause en un charnier. Et je ne voulais pas le croire. Je me suis aperçu que j’avais eu raison.


Comment écouter son intuition sans pour autant donner dans des comportements irrationnels ? Ou peut-être raison et conscience ne suffisent-elles pas à mener notre vie…

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13 août 2005

153.2

Classé dans : ...autres, E.R., J.V. — In Zikh @ 10:16

Je n’ai que très rarement été l’instigateur d’une rupture d’une relation amicale ou amoureuse ; même lors de la longue amitié orageuse que j’avais eue avec Évelyne et au cours de laquelle j’avais dû établir des pauses, j’étais toujours revenu, et ce n’est que lorsqu’elle m’expédia une lettre y mettant fin d’une façon si vicieuse que nous cessâmes définitivement de nous voir, comme je l’ai raconté plus tôt.

Jean a été le premier homme que j’ai fréquenté. Avec passion, aveuglément. J’aimais l’état amoureux, mais l’ai-je aimé, lui, ou plutôt une image que je me faisais de l’être aimé idéal et que je calquais sur lui, non pas par rouerie ou perversité, mais surtout avec inexpérience et naïveté ? Quand finalement mes yeux s’ouvrirent, je m’aperçus que nous n’avions quasiment rien en commun. Je tentai de mettre fin à cet imbroglio avec le moins de dégâts possibles, mais le mal était fait : il ne pouvait pas ne pas en souffrir, et je le regrettai.

Quant à Colin, ce fut un choc. Nous avions commencé à nous fréquenter avec plaisir, et nous parlions aussi souvent au téléphone. Ce fut au détour d’une conversation qu’il s’exprima soudain à l’égard des “étrangers qui polluaient son quartier” d’une façon qui n’était pas sans me rappeler celle d’individus et de groupements dont le rejet de l’autre me révulse et qui a tant nui à mes plus proches. Je mis fin à la conversation et à notre relation : je ne pouvais continuer à fréquenter une personne qui avait de telles opinions, quelles qu’en soient les raisons profondes ; et d’ailleurs, tôt ou tard, il aurait sans doute retourné cette attitude à mon encontre.

Ai-je subi de réelles ruptures, de celles qui mettent un terme à une relation fondamentale ou en passe de le devenir - et qui sont bien au-delà des fins d’ébauches de rencontre où ce qui se froisse est surtout l’orgueil plutôt que les sentiments profonds ? Il y a eu le retour de Martin dans son Canada natal à la fin de son séjour et alors que nous nous découvrions de plus en plus de points communs ; il y a eu la disparition inexpliquée de Christian à son retour d’un bref voyage, alors que nous prévoyions avec joie de nous revoir. Mais surtout, il y a eu D***.


Les fils ténus ou forts qui me relient à ceux qui, d’une façon ou d’une autre, directement ou non, ont compté dans ma vie laissent leur marque, même lorsque ce fut moi qui les ai déliés - si rarement d’ailleurs -, et je ne peux m’empêcher de penser à eux, sans pour autant qu’ils entravent mon avancée. Ces fils parcourent d’ailleurs le temps : proches maintenant disparus et dont je me sens toujours proche, les proches de ces proches que je n’ai pas connus mais qui me semblent étrangement familiers. Je ne peux manquer d’évoquer les dernières lignes de la bouleversante nouvelle Les Morts de James Joyce, dont John Huston a fait un film tout aussi bouleversant : “Oui, les journaux avaient raison, la neige était générale sur toute l’Irlande. Elle tombait sur chaque partie de la sombre plaine centrale, sur les collines sans arbres, tombait doucement sur le marais d’Allen et, plus loin vers l’ouest, doucement tombait sur les sombres vagues rebelles du Shannon. Elle tombait, aussi, en chaque point du cimetière solitaire perché sur la colline où Michael Furey était enterré. Elle s’amoncelait drue sur les croix et les pierres tombales tout de travers, sur les fers de lance du petit portail, sur les épines dépouillées. Son âme se pâmait lentement tandis qu’il entendait la neige tomber, évanescente, à travers tout l’univers, et, telle la descente de leur fin dernière, évanescente, tomber sur tous les vivants et les morts.”

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