Chercher

Calendrier

novembre 2005
L Ma Me J V S D
« oct   déc »
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
282930  

20 novembre 2005

211.1

Classé dans : E.R. — In Zikh @ 17:20

Voici la lettre que je ne t’ai pas écrite en réponse à celle que tu viens de m’envoyer, afin de ne pas être entraîné dans ton maelstrom de ressentiment et ton discours hypercritique, producteur de lettres longues comme des plaidoiries de procureurs, accusateurs impitoyables au nom d’une justice impossible qu’on qualifie d’amitié.

Dès nos premières rencontres, j’avais été curieusement frappé par la moue enfantine de ton visage dans lequel ta bouche déchirait une ligne désabusée et avide. Ce n’était qu’un ressenti que je ne savais alors formuler. Je ne sais plus à quoi je dois d’avoir pressenti aussi alors que tu étais profondément égoïste, mais ton rire et les goûts que nous semblions partager me faisaient oublier ces constats.

C’est avec le temps que se rajoutèrent des indices, ici et là, sur la nature fondamentalement hystérique et égocentrique de ton caractère : faut-il te rappeler la crise que tu as piquée - de façon fort contrôlée et destinée à m’humilier aux yeux des autres - lors d’une soirée chez D*** quand tu as finalement réalisé que c’était la personne que j’aimais ? Ta fierté pour tes textes, tes chansons ou tes photos, pour lesquels tu requérais l’approbation, tandis que tu n’accordais aucune attention à ce que je produisais ? Ou, contrairement à ce que tu affirmais, ton incompréhension fondamentale de celui que je suis, me jetant régulièrement mon homosexualité au visage, par le biais d’insinuations claires ou voilées, comme si c’était ce qui me définissait dans tous les domaines de ma vie, tandis que tu demandais une écoute constante que je t’ai d’ailleurs toujours accordée ? Ce qui ne manquait pas de se retourner contre moi, paradoxalement : si, quand je te faisais un cadeau, je pensais à ce qui pourrait te plaire, toi tu pensais à ce que tu aimais quand tu m’en faisais ; et comme nos goûts sont souvent différents - ce que tu m’as d’ailleurs toujours reproché - ils étaient souvent le sujet de crises renouvelées quand tu constatais avec frustration l’effet manqué.

L’hypercritique n’a pas pour but de comprendre et de construire, mais de détruire : tous les arguments sont bons, citations avec ou hors contexte. Vu au microscope, l’homme n’est plus rien, ses actes ne font plus sens, et c’est ce que tu voulais finalement atteindre, convaincue d’être la détentrice de la vérité et d’une justice absolues mâtinées d’une psychologie de magazine people, toi qui exiges l’indulgence, l’aide et l’amitié des autres tout en fondant comme un ange vengeur sur leurs failles, petites ou grandes. Les tiennes te font-elles si peur que cela ? C’est en devenant adulte qu’on apprend que la transparence absolue n’existe pas - ou alors, pour les croyants, uniquement aux yeux de leur Dieu. Ceux qui ne l’ont pas appris restent de vieux enfants perpétuellement blessés ; ceux qui le savent mais ne l’acceptent pas sont les ayatollahs d’aujourd’hui.

L’oubli - un certain oubli - est une qualité nécessaire dans l’amitié (et dans l’amour). Si tu m’as reproché d’oublier - et il m’arrive d’oublier parfois des choses importantes sans que ce soit intentionnel - tu as gardé, de ton côté, toutes les traces, jusqu’aux plus infîmes, de ta vie : tu notes dans des carnets tout ce qui se passe, tu accumules lettres et photos, et tu ressors le tout comme pièces à conviction dans ce procès que tu mènes à mon encontre depuis si longtemps, lançant anathèmes et accusations que l’on pourrait si facilement te retourner. Finalement, la personne que tu vois en pensant me scruter c’est toi. Ce qui explique d’ailleurs que tu ne m’aies jamais considéré pour celui que je suis, et que tu ne m’as jamais compris, comme tu ne te comprends pas. C’est pourquoi je ne t’écris pas cette lettre.

Pour ma part, si je garde certaines traces (mais plus des tiennes ; contrairement à ce que tu as affirmé, je m’en suis débarassé après ta précédente missive), j’ai surtout ma mémoire vivante, qui évolue, qui se transforme et qui transforme. Elle m’avait permis de cicatriser la blessure de ta dernière lettre, celle où tu disais pouvoir trouver ailleurs, en payant s’il le fallait, l’aide dont tu avais besoin et que je te “fournissais” gracieusement (je le faisais bien volontiers et par amitié, pas par charité, mais tu n’es pas capable de comprendre cette distinction) et à ta demande régulière : deuils, maladies, problèmes techniques… tout y passait. I don’t need you anymore est le titre d’une nouvelle splendide d’Arthur Miller, dans laquelle un enfant lance cette phrase blessante à son parent. Eh bien, je n’ai jamais été ton père, et ce n’est pas une phrase que s’échangent des amis.

J’ai été ton ami, tu n’as pas été la mienne. C’est ce constat final qui m’a mené à ne pas achever la lecture de ton dernier délire infantile, paranoïaque et obsessionnel, mais surtout plein d’une rancoeur infinie qui ne sera jamais assouvie, qui a fini par m’ouvrir les yeux : je ne peux plus rien pour toi, je ne veux plus rien de toi.

• • •

13 novembre 2005

207.1

Classé dans : D***, G.C., L.B. — In Zikh @ 22:12

Ce qui m’avait incité à engager la conversation électronique avec Laurent, malgré la distance affichée de son lieu de résidence, c’était le titre de son annonce, “ne cherche qu’a discuter” (ou quelque chose dans le genre). Dès ses premiers messages, il m’informa qu’il avait le sida. C’était l’époque où ceux qui portaient le virus étaient considérés comme des pestiférés, et en mouraient en moins de deux ans. L’émotion me saisit alors et j’engageai la conversation. Il avait surtout besoin d’être écouté, et je savais déjà le faire, plus ou moins bien.

Il m’apparut rapidement que c’était un homme assez exceptionnel. Jeune médecin, il avait dû arrêter de pratiquer lorsque la maladie s’était déclarée. Il lui faisait face avec détermination, le regard tourné vers le futur, toujours un peu au-delà du réalisme pragmatique. Son état ne l’empêchait pas d’être aussi ouvert au monde et aux autres, ce qui est aussi remarquable : il aurait été naturel qu’il concentre toute son énergie pour survive.

Il me raconta qu’il devait venir prochainement pour suivre un traitement expérimental. Je lui demandai s’il avait des proches en ville, et quand il répondit par la négative, je lui proposai de m’appeler s’il souhaitait que je lui rende visite. Quand il le fit, je me renseignai sur cette maladie dont je ne savais rien, même pas si je pouvais lui serrer la main… Je fus saisi quand je le vis - je ne l’avais jamais vu “avant” - visage décharné et barbu, les stigmates du sarcome de Kaposi au corps ; et quel environnement ! d’autres malades, atteints pour certains d’encéphalopathies, une vision dantesque. Nous sortîmes dans les jardins de l’hôpital et commençames à faire connaissance, bavardant à bâtons rompus. Je le regardais “normalement”, je parlais “normalement”, je souriais “normalement”. Dans la rue, en partant, je n’ai pu m’empêcher de pleurer. Je le vis ainsi tous les jours, jusqu’à son retour chez lui.

Nous continuâmes à correspondre et à nous parler. Lors de mes déplacements, je lui envoyais des cartes postales, et il répondait que je le faisais ainsi voyager. Il me parlait de ses occupations et secondairement de sa santé, qui s’améliorait d’une façon qui ne manquait pas d’étonner les médecins - un article a été publié dans la presse médicale de l’époque sur son cas, qui défiait ce qu’on savait alors. Et tout avec une humeur égale, de l’espoir - non pas qu’il guérirait, il savait que c’était impossible, mais qu’il vivrait encore et encore -, du courage. Je l’ai revu plusieurs fois (et l’ai même hébergé une ou deux fois) lors de ses passages médicaux ici. Il était devenu méconnaissable : vigoureux, comme en pleine santé.

Pendant ces huit années, il eut des hauts et des bas, auxquels il faisait face avec une sorte de fatalisme joyeux. Un jour, je reçus une lettre dans laquelle il m’annonçait une nouvelle rechute. Au ton de la lettre, je compris que ce serait probablement la dernière, et qu’il fallait que je me dépêche d’aller le voir. D*** m’y emmena. Laurent n’était plus que peau et os, épuisé. Et malgré tout, il n’était pas abattu. Ce devait être sa croyance qui le portait, encore plus maintenant qu’avant, mais si intérieure qu’elle ne transpirait que par son attitude lumineuse.

Trois semaines plus tard, je reçus un faire-part de décès.


Laurent et Guy, deux hommes accablés par un destin implacable à l’issue certaine, pour lui faire face avec courage. Je suis privilégié d’en avoir fait la connaissance. C’est en souvenir du premier que je créai le premier site web d’information en français sur le sida.

• • •

6 novembre 2005

203.1

Classé dans : G.C. — In Zikh @ 23:46

C’est en créant l’index de ce journal que j’ai réalisé avec surprise l’inverse de ce que j’écrivais plus tôt : en superposant ces images, je constate que certaines sont quasiment identiques (même si les différences ont probablement un sens). Il en est ainsi de la relation que j’ai faite à deux reprises, en mai et six mois plus tard, de la journée où j’avais fait écouter de la musique classique à Guy et de l’effet qui s’en est ensuivi. Je n’y pensais que rarement, et ce n’est que depuis janvier ou février, quand Guy m’en a reparlé après tant d’années, que cet épisode me revient régulièrement à l’esprit, comme si c’était un autre moi-même dont il s’était agi. À faire ce collapsus, je m’aperçois aussi des absents, personnes dont je n’ai encore rien dit ici, quand bien même leur rôle dans ma vie n’aura pas été moins important que certains de ceux que j’ai mentionnés ici.

• • •
Powered by: WordPress • Template by: Wench • Syndication: RSS